
La fonction exponentielle est la grande nouveauté d’analyse en Terminale. Elle décrit tout ce qui croît ou décroît « proportionnellement à lui-même » : une population de bactéries, un capital placé, la radioactivité, le refroidissement d’un café. Dans ce chapitre, tu vas apprendre à la manipuler (algèbre, équations), à la dériver, à calculer ses limites (c’est là que les croissances comparées entrent en scène) et à l’utiliser pour modéliser.
1. Définition et propriétés algébriques
Il existe une unique fonction f dérivable sur ℝ telle que f ′ = f et f(0) = 1. On l’appelle la fonction exponentielle, notée exp. Le nombre exp(1) est noté e (e ≈ 2,718 28) et, pour tout réel x, on écrit exp(x) = ex.
Autrement dit, c’est la fonction qui est égale à sa propre dérivée et qui vaut 1 en 0. Son existence est admise ; son unicité et ses propriétés se démontrent à partir de cette seule définition.
Pour tous réels a et b et tout entier relatif n :
- e0 = 1 et e1 = e ;
- ea+b = ea × eb ;
- e−a = 1ea ;
- ea−b = eaeb ;
- (ea)n = ena.
Démonstration. On pose h(x) = ex × e−x. Alors h ′(x) = ex e−x − ex e−x = 0, donc h est constante, égale à h(0) = 1. Ainsi ex × e−x = 1 : l’exponentielle ne s’annule jamais et e−x = 1/ex.
Pour la somme, on fixe a et on pose g(x) = ea+x × e−x. Alors g ′(x) = ea+x e−x − ea+x e−x = 0, donc g(x) = g(0) = ea. En multipliant par ex : ea+x = ea ex. ∎
Pour tout réel x, ex > 0. De plus : ea = eb ⇔ a = b et ea < eb ⇔ a < b.
Pourquoi ex > 0 ? Elle ne s’annule jamais (voir plus haut), elle est continue et vaut 1 en 0 : si elle prenait une valeur négative, le théorème des valeurs intermédiaires lui imposerait de s’annuler. Contradiction.
A = e2x+3×ex−1e4x = e3x+2e4x = e3x+2−4x = e2−x.
ea+b n’est pas ea + eb ; e−x n’est pas −ex (il est toujours positif) ; e2x = (ex)² et non 2ex.
2. Variations, courbe et tangente en 0
Comme exp ′ = exp et que ex > 0, la dérivée est strictement positive : la fonction exponentielle est strictement croissante sur ℝ. Sa courbe passe par (0 ; 1) et (1 ; e). La tangente en 0 a pour équation y = exp ′(0)(x − 0) + exp(0), soit y = x + 1.
De plus exp″ = exp > 0 : la fonction est convexe sur ℝ, donc sa courbe est située au-dessus de ses tangentes. En particulier, avec la tangente en 0 :
Pour tout réel x, ex ≥ x + 1, avec égalité si et seulement si x = 0.
Cette inégalité sert très souvent à minorer une expression et à obtenir des limites (partie 5). Retiens-la !
3. Équations, inéquations et lien avec le logarithme
Sur ]0 ; +∞[, la fonction ln est la fonction réciproque de exp. Cela donne deux formules à connaître par cœur :
- Pour tout réel x : ln(ex) = x.
- Pour tout réel x > 0 : eln x = x.
- Pour a > 0 : ex = a ⇔ x = ln a. Pour a ≤ 0, l’équation ex = a n’a aucune solution.
Les courbes de exp et de ln sont symétriques par rapport à la droite d’équation y = x (la première bissectrice).
- Isoler l’exponentielle (ou ramener chaque membre à une exponentielle).
- Utiliser l’équivalence ea = eb ⇔ a = b (ou le logarithme si un membre est un nombre).
- Pour une inéquation, on peut « passer à l’exponentielle » ou « au logarithme » sans changer le sens car exp et ln sont croissantes.
- Si l’équation est de la forme e2x + bex + c = 0, poser X = ex (avec X > 0), résoudre en X, puis revenir à x.
(1) e2x−1 = 6 ⇔ 2x − 1 = ln 6 ⇔ x = 1+ln 62 ≈ 1,40.
(2) ex ≥ 4 ⇔ x ≥ ln 4 ; l’ensemble des solutions est [ln 4 ; +∞[.
(3) e2x − 5ex + 6 = 0. Avec X = ex : X² − 5X + 6 = 0, soit (X − 2)(X − 3) = 0, donc X = 2 ou X = 3. Ces deux valeurs sont strictement positives, donc x = ln 2 ou x = ln 3.
4. Dérivée de eu et primitives
Si u est dérivable sur un intervalle I, alors la fonction eu est dérivable sur I et (eu) ′ = u ′ × eu.
Démonstration. C’est la dérivée d’une composée : si f(x) = exp(u(x)), alors f ′(x) = u ′(x) × exp ′(u(x)) = u ′(x) eu(x). ∎
- f(x) = e−3x+2 : f ′(x) = −3e−3x+2.
- g(x) = ex² : g ′(x) = 2x ex².
- h(x) = (3x + 1)e−2x (produit) : h ′(x) = 3e−2x + (3x + 1) × (−2)e−2x = (1 − 6x)e−2x.
Cas particulier à retenir : (ekx) ′ = k ekx. Autre conséquence : eu a les mêmes variations que u, puisque la dérivée u ′ eu a le signe de u ′.
Une primitive de u ′ eu est eu. En particulier, pour k ≠ 0, une primitive de ekx+b est 1k ekx+b.
Une primitive de x ↦ 6x ex² est x ↦ 3ex², car (3ex²) ′ = 3 × 2x ex². Une primitive de e2x+1 est 12 e2x+1.
5. Limites et croissances comparées
limx→+∞ ex = +∞ et limx→−∞ ex = 0. La courbe de exp admet donc l’axe des abscisses pour asymptote horizontale en −∞.
Démonstration. Pour tout x, ex ≥ x + 1 et lim (x + 1) = +∞ en +∞, donc ex → +∞ (théorème de comparaison). En −∞, on écrit ex = 1/e−x : quand x → −∞, −x → +∞, donc e−x → +∞ et son inverse tend vers 0. ∎
Pour tout entier naturel n non nul :
- limx→+∞ exxn = +∞, ce qui équivaut à limx→+∞ xn e−x = 0 ;
- limx→−∞ xn ex = 0.
On retient : « en +∞, l’exponentielle l’emporte sur toute puissance de x ».
Démonstration pour n = 1. Posons g(x) = ex − x²2 sur [0 ; +∞[. Alors g ′(x) = ex − x ≥ 1 > 0 d’après l’inégalité ex ≥ x + 1. Donc g est croissante et g(x) ≥ g(0) = 1 > 0, soit ex ≥ x²2. On en déduit, pour x > 0, exx ≥ x2 → +∞. ∎
limx→0 ex−1x = 1. En effet, c’est le nombre dérivé de exp en 0 : exp ′(0) = e0 = 1.
- Repérer la forme indéterminée (∞ − ∞, 0 × ∞, ∞/∞).
- Factoriser par le terme dominant (en +∞ : ex) ou reconnaître un produit xne±x.
- Appliquer les croissances comparées, puis les opérations sur les limites.
(1) limx→+∞ (ex − x) : on factorise, ex − x = ex(1 − xex). Comme xex → 0, le facteur entre parenthèses tend vers 1, donc la limite est +∞.
(2) limx→+∞ (x² + 1)e−x = lim (x² e−x + e−x) = 0 + 0 = 0.
(3) limx→−∞ e3x = 0, car 3x → −∞ (limite d’une composée).
(4) limx→0 e2x−1x = 2 × e2x−12x → 2 × 1 = 2.
6. Étudier une fonction contenant une exponentielle
- Ensemble de définition, éventuelles limites aux bornes (donc asymptotes).
- Dérivée : produit, quotient ou eu. Factoriser par eu, qui est toujours strictement positif : le signe de f ′ est alors celui du facteur restant.
- Tableau de variations avec les valeurs aux extremums.
- Tangente, convexité, équation f(x) = k, tracé de la courbe.
Limites. En +∞ : f(x) = x e−x + 2e−x → 0 + 0 = 0 (croissances comparées). En −∞ : x + 2 → −∞ et e−x → +∞, donc f(x) → −∞. La droite y = 0 est asymptote horizontale en +∞.
Dérivée. f ′(x) = e−x + (x + 2) × (−e−x) = (−x − 1)e−x. Comme e−x > 0, f ′(x) a le signe de −x − 1 : positive si x < −1, négative si x > −1.
| x | −∞ | −1 | +∞ |
|---|---|---|---|
| f ′(x) | + 0 − | ||
| Variations de f | −∞ | ↗ e ↘ | 0 |
Le maximum vaut f(−1) = (−1 + 2)e1 = e ≈ 2,72. La courbe coupe l’axe des abscisses en x = −2 (seul zéro, car e−x ne s’annule pas) et l’axe des ordonnées en 2.
7. Dérivée seconde et convexité
Si f ″ ≥ 0 sur un intervalle, f est convexe (courbe au-dessus de ses tangentes) ; si f ″ ≤ 0, elle est concave. Un point où f ″ s’annule en changeant de signe est un point d’inflexion.
On dérive f ′(x) = (−x − 1)e−x : f ″(x) = −e−x + (−x − 1)(−e−x) = x e−x. Son signe est celui de x : f est concave sur ]−∞ ; 0] et convexe sur [0 ; +∞[. Le point (0 ; 2) est un point d’inflexion, comme on le voit sur la courbe.
Avec les exponentielles, ne développe pas inutilement : garde la forme factorisée de f ′ et de f ″, c’est elle qui donne le signe.
8. Équations différentielles et modélisation
Soit a un réel. Les fonctions dérivables sur ℝ telles que y ′ = ay sont les fonctions x ↦ Ceax avec C réel. Pour une condition initiale y(0) = y0, il y a une seule solution : y(x) = y0 eax.
Démonstration. Soit y une solution et z(x) = y(x) e−ax. Alors z ′ = y ′ e−ax − ay e−ax = (y ′ − ay)e−ax = 0, donc z est constante, égale à un réel C, et y = Ceax. Réciproquement ces fonctions conviennent. ∎
Les solutions sont x ↦ Ceax − ba. La constante −ba est la solution « d’équilibre » (constante).
y ′ = 3y − 6 avec y(0) = 5. Ici a = 3 et b = −6, donc −ba = 2 et y(x) = Ce3x + 2. La condition y(0) = 5 donne C + 2 = 5, soit C = 3. Solution : y(x) = 3e3x + 2.
Modèles usuels.
- Décroissance radioactive : le nombre de noyaux vérifie N ′ = −λN (λ > 0), donc N(t) = N0 e−λt. La demi-vie est le temps t½ tel que N(t½) = N₀2 : e−λt = 12 ⇔ t½ = ln 2λ.
- Refroidissement (loi de Newton) : la température d’un objet dans une pièce à la température Te vérifie T ′ = −k(T − Te), donc T(t) = Te + (T0 − Te) e−kt.
- Croissance exponentielle (a > 0) : population de bactéries, capital à intérêts composés en temps continu.
Un échantillon a pour demi-vie 8 jours. Alors λ = ln 28 ≈ 0,0866 jour−1. Après 24 jours, il reste e−24λ = e−3 ln 2 = (eln 2)−3 = 2−3 = 18 de la quantité initiale, ce qui est cohérent : 24 jours = 3 demi-vies.
À retenir
- exp est l’unique fonction dérivable sur ℝ avec f ′ = f et f(0) = 1 ; ex > 0 pour tout x.
- ea+b = eaeb, e−a = 1/ea, (ea)n = ena.
- exp est strictement croissante et convexe ; ex ≥ x + 1 ; tangente en 0 : y = x + 1.
- ex = a ⇔ x = ln a (a > 0) ; ln(ex) = x ; eln x = x.
- (eu) ′ = u ′ eu ; une primitive de u ′ eu est eu.
- lim+∞ ex = +∞ ; lim−∞ ex = 0 ; croissances comparées : ex/xn → +∞ en +∞ et xnex → 0 en −∞.
- Pour étudier une fonction : factoriser par eu (toujours > 0) pour trouver le signe de la dérivée.
- y ′ = ay ⇔ y = Ceax ; y ′ = ay + b ⇔ y = Ceax − b/a ; demi-vie = ln 2/λ.
